En 1791 : Jourdan, contestataire et victime

La Révolution à Montpellier :


    En 1791 : Jourdan, contestataire et victime
             Ou : humour noir révolutionnaire

Bonnet mini200px sansculottesEn juin  1791, au moment où va se produire ce que l’on a appelé à tort « la fuite à Varennes », des élections se préparent dans toute la France. Il s’agit des élections aux assemblées primaires, car il faut renouveler le conseil municipal. Comme le suffrage est censitaire, c’est-à-dire basé sur le cens ou impôt (seuls ont le droit de vote les plus imposables) et à l’instar des autres localités de France, un scrutin est d’abord organisé dans les différentes sections de Montpellier pour désigner les électeurs. Suspendues quelque temps à cause des événements parisiens (l’épisode de Varennes), les élections aux assemblées primaires vont pouvoir reprendre à partir d’octobre. Aussitôt, les troubles reprennent, avec une gravité accrue ; l’agitation est même permanente dans le quartier du Plan de l’Olivier. C’est Le Journal Hebdomadaire de Montpellier qui relate les événements(1). Les assemblées sont tumultueuses, les votants sont nombreux à se plaindre : ils déclarent que le scrutin n’est pas respecté, qu’on ne vérifie pas l’âge des votants, ni leur quartier (donc certains votent deux fois), ni même leur qualité de citoyens actifs, qu’on fait voter ceux qui ne savent pas lire en leur remettant une liste toute prête dans les mains, que certains sont agressés pour les empêcher de voter.

Bien qu’elles ne votent pas, les femmes s’en mêlent : en grand nombre, elles s’en prennent à un certain Pierre Cotte, ancien palemardier(2), jettent des pierres contre sa porte en criant « toutes les abominations possibles » et même « les démocrates à la lanterne ».

Parmi les fauteurs de troubles, un certain Jourdan se fait remarquer ; il gêne les élections dans plusieurs sections. Sans doute est-il mécontent  de ne pas faire partie des citoyens actifs et donc, de ce fait, de ne pas pouvoir prendre part au vote.

Le tumulte gagne toute la ville, aussi l’armée, sous la direction de Monsieur de Montesquiou, intervient-elle pour ramener le calme. La troupe force la porte de plusieurs maisons d’où l’on tire, y découvre des armes en grand nombre tandis que les tireurs fuient par les toits. Il y a un mort et des blessés.

Le lendemain, des volontaires s’organisent pour « lutter contre les mauvais citoyens […] A la tête de ces mauvais citoyens, on avait vu l’exécrable Jourdan, un des chefs du trouble arrivé à Saint-Ruf, trouble qui, le 9 novembre, faillit faire ruisseler le sang dans les rues de la cité ; ce même Jourdan qui, la veille, c’est-à-dire le lundi, n’avait pas craint d’entrer dans l’assemblée séante à la Merci, et de menacer les patriotes d’un gros compas propre à son état de menuisier(3) ».

Mais les  heures de Jourdan sont comptées : un peu plus tard, alors qu’il insulte la Garde nationale du Courreau, il est tué par un enfant de 15 ans, volontaire de cette Compagnie, qui l’abat d’un coup de fusil à bout portant. La Légion (=Garde nationale) de Boutonnet, attirée par la détonation, accourt sur les lieux, décapite le cadavre et décide « de la clouer (la tête) au mur de la ville qu’il avait tant de fois souillée et précisément en face de la boutique où travaillait ce maudit ouvrier(4) »
Le pauvre Jourdan eut droit à un singulier hommage funèbre. Le même Journal poursuit en effet : « L’exposition de cette tête proscrite avait fait dire à quelque spectateur que le nom de Jourdan finirait par être généralement infâme puisque à Avignon il y a un Jourdan également chef de bande et qu’on a surnommé le coupeur de tête, et qu’à Montpellier il y avait un Jourdan tête coupée » !
Jourdan n’était pourtant pas le seul contestataire : une lettre du Président général syndic précise que 2000 citoyens étaient rassemblés et faisaient usage de leurs armes, et qu’en outre, en se retirant, la Compagnie de Boutonnet avait essuyé des tirs au quartier du Plan de l’Olivier ; on tirait d’ailleurs partout, même dans les petites rues annexes (rues Verrerie-Basse et Gui de Chauliac). Dans la fusillade, « un bon citoyen, le sieur Rolland, teinturier […] a été tué(5) ». En réalité, on compta 5 morts au total.
Le Journal Hebdomadaire de l’Hérault crut pouvoir tirer la conclusion suivante : « Les événements funestes desquels nous venons de donner le détail, et à la vérité duquel nos lecteurs peuvent ajouter foi, ne pouvaient être que les premiers effets d’une contre-révolution, dont les complots infâmes se découvrent tous les jours […] » Il était bien commode d’affubler les contestataires du qualificatif de  « contre-révolutionnaire » ! En fait, il ne faisait pas bon d’exprimer son désaccord avec les mesures du gouvernement en place : la Terreur, en 1791, est déjà en marche, à Montpellier comme ailleurs.

1, 3, 4 ADH, L 1081

2 Palemardiers : fabricants de boules de bois et de maillets pour le traditionnel jeu de mail ; ils créaient et dirigeaient aussi la mise en place des parcours. Rappelons que le jeu de mail est considéré comme l’ancêtre du golf.

5 ADH L 906

Le plan de l olivier